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L'ÉDITO d' Octobre :

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Dans quelques jours, deux nouveaux visages regarderont notre commune : « Bertrand de Poulangy », en armure, devant la tour d’escalier du clocher de l’église, et, de l’autre, « Les Abbesses de Poulangy », manteau bordé d’hermine et missel à la main, dans le square. L’annonce de leurs emplacements a fait parler, parfois débattre. Deux sondages d’opinion ont même circulé concernant la statue des abbesses : l’un s’opposant à son implantation dans le square de l’église, l’autre à celle envisagée dans la cour de l’abbaye. Ce désaccord montre, s’il en fallait la preuve, combien les Poulangeois tiennent à leur cadre de vie et à leur patrimoine. Et c’est bien normal : installer une œuvre d’art dans l’espace public, c’est toucher à ce que chacun porte de plus intime, au regard qu’il pose chaque jour sur son village. C’est une qualité, pas un défaut. Maintenant que les emplacements sont arrêtés par délibération du conseil municipal et validés par l’architecte des Bâtiments de France, regardons ce que ces deux œuvres apportent réellement à la commune.

 

Car ces sculptures ne sont pas de simples ajouts décoratifs. Elles rejoignent le panthéon des grandes figures historiques créé par l’artiste haut-marnais Michel Boussard. Avant 2011, son œuvre s’inscrivait davantage dans une veine universelle, tournée vers les grandes thématiques du monde. C’est à la suite de sa sélection, cette année-là, pour représenter le général de Gaulle au Mémorial de Colombey-les-Deux-Églises que naît véritablement son travail consacré aux grandes figures de notre département. « L’Homme de Colombey » devient ainsi une image alternative à la célèbre croix de Lorraine. Suivront un premier « Vilain », à Châteauvillain, dès 2011 (le second en 2020), Jeanne Mance, au lac de la Liez (2011), Voltaire, au château de Cirey-sur-Blaise (2012), puis « Le Neveu de Rameau », sur un banc à selfie, au pied de la statue de Diderot à Langres (2016). Viendront ensuite « Le Potérat », à Créancey (2022), et enfin Louise Michel, à Vroncourt-la-Côte (2024). Michel Boussard s’impose ainsi comme l’un des sculpteurs contemporains de référence lorsqu’il s’agit de faire entrer dans l’espace public les grandes figures historiques de la Haute-Marne. Ce parcours dit aussi quelque chose de simple : son travail est reconnu par des institutions et par des villes ; son nom est désormais étroitement associé à la mise en valeur de la mémoire historique du département. À son tour, Poulangy rejoint ces lieux qui portent leur histoire dans l’espace public, grâce à deux œuvres de l’artiste. Recevoir sa signature et figurer parmi ces communes est un honneur.

 

Penchons-nous maintenant sur ce que l’artiste a voulu exprimer à travers ces deux sculptures. Comme on le sait, Bertrand de Poulangy fut l’un des rares témoins à croire, dès Vaucouleurs, en la mission de Jeanne d’Arc. C’est lui qui l’escorta jusqu’à Chinon, l’accompagna durant toute son épopée militaire, jusqu’à sa capture par les Bourguignons. Boussard n’a pourtant pas figé son enfant du pays dans la pose de bravoure martiale que l’on attendrait d’un homme d’armes. Il l’a saisi dans un instant plus humain : celui de l’hésitation qui précède le courage, ce moment où l’on se dit : « J’y vais ou j’y vais pas ?… J’y vais. » Face à l’ancienne mairie et à la rue qui porte son nom, Bertrand de Poulangy incarne ainsi moins un héros de légende qu’un Poulangeois ordinaire au bord du sursaut. La statue des Abbesses porte, elle, un message plus subtil encore. Vêtue du grand manteau de laine noire bordé d’hermine et de la croix émaillée à huit pointes que Louis XVI accorda personnellement aux abbesses de Poulangy, elle semble sortir par la porte secondaire de l’église paroissiale pour rejoindre la grande porterie de l’abbaye, puis, plus loin, son majestueux palais abbatial. Ces attributs suffisent à rappeler le rang seigneurial qu’occupaient ces femmes issues de la plus haute noblesse. Pourtant, elle tient à la main un simple missel des fidèles, et non le lourd missel d’autel réservé au prêtre. Ce détail n’est pas anodin : il renvoie à une réalité qui dépassait largement Poulangy et touchait à la place des femmes dans l’Église. Une abbesse pouvait exercer une puissance seigneuriale, administrative et temporelle comparable à celle des plus grands seigneurs ; mais elle demeurait exclue, en raison de son sexe, du sacrement de l’Ordre, et donc de toute juridiction spirituelle cléricale, un privilège réservé aux hommes. Boussard n’a pas seulement sculpté une figure féminine d’autorité : il a sculpté ce paradoxe.

 

Mais il y a mieux. En répondant positivement à l’appel de l’Association de Sauvegarde du Patrimoine de Poulangy, Michel Boussard a fait un choix qui doit sans doute autant à sa sensibilité pour l’histoire qu’au lien intime qu’il entretient avec Poulangy. Petit-fils de forgeron et fils d’un professeur de métallurgie, il grandit à Chaumont. C’est pourtant à Poulangy, fortuitement, qu’il naquit, au 21, rue Foncemaine. Sa mère rendait alors visite à ses grands-parents, Fernand Dubois et Aline Nancey. Ses premières pièces furent façonnées dès l’âge de quinze ans dans l’atelier chaumontais de son père. À 22 ans, sa vie le mena ailleurs : il entama une carrière de plongeur-scaphandrier-soudeur, avec des missions en Afrique, sur les plateformes pétrolières et dans les forages hydrauliques, avant de s’établir à Marmesse, où se trouve aujourd’hui son atelier. Poulangy n’a donc été, dans son existence, ni le lieu de son enfance ni celui de sa vie d’artiste, mais celui de sa naissance. Et c’est peut-être là que le hasard fait bien les choses : ce mois d’octobre, celui de son anniversaire (Michel Boussard est né à Poulangy le 1er octobre 1947), voit ses œuvres prendre racine dans le village qui l’a vu naître voilà 79 ans, sans jamais véritablement l’avoir gardé. Une manière, pour Poulangy, de renouer avec un lien qui n’avait encore jamais eu l’occasion de s’écrire.

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